CHRONIQUE NÉPALAISE : du plat Terraï aux pics altiers
- 11 déc. 2017
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Le sourire du garde-frontière en dit long sur l'accueil que le pays réserve à ses visiteurs étrangers. Je tourne la page indienne, non sans quelque soulagement, et rentre dans le chapitre népalais de mon épopée, plein d'entrain. Les deux pays sont très proches culturellement, tous deux largement dominés par l'Hindouisme. Le tilak (point rouge porté sur le front par les Hindous) est ici largement aussi répandu que du côté indien. C'est avec joie que j'accueille les nombreux sourires et signes de bienvenue lors de mes premiers kilomètres sur le sol népalais.
J'entre au Népal par la frontière la plus occidentale. Des plaines indiennes je passe aux plaines népalaises, ou plus exactement au Terraï, cette vaste région qui englobe toute la partie sud du pays. Loin des montagnes et hauts sommets qui caractérisent le Népal dans l'imaginaire universel, le Terraï est parsemé de savanes, de forêts tropicales et de cultures de riz. Il me presse de retrouver les montagnes de l'Himalaya, que j'ai quittées quelques semaines plus tôt en Inde. J'en apprécie pas moins les quelques centaines de kilomètres effectués dans cette région. L'itinéraire est plat, et j'en profite pour faire de longues étapes. Les entrées et sorties de classe viennent pimenter ces longues journées passées à rouler sous la chaleur tropicale. A horaires presque fixes, ce sont des hordes d'enfants et d'adolescents qui enfourchent leurs bicyclettes pour aller en classe ou en sortir. Parmi eux, je ne passe pas inaperçu et répond avec plaisir aux dizaines de namaste (salutation utilisée en Inde comme au Népal) qui me sont lancés. Parmi les centaines de jeunes cyclistes avec qui je partage les bords de route, il s'en trouve toujours quelques uns pour me prendre en course et me doubler. J'accepte difficilement de me faire dépasser par ces jeunes aux vélos déglingués, transportant parfois un passager sur leur porte bagage. Je force alors sur les pédales pour les doubler à nouveau et satisfaire mon orgueil. Ces mini-sprints m'épuisent plusieurs fois par jour mais égayent mon avancée et préservent mon ego.
Dans ma traversée du sud-ouest du Népal, je traverse pas moins de trois parcs nationaux. Une grande partie de l'économie du pays est tournée vers le tourisme, ce qui a poussé les autorités à maintenir des espaces de nature sauvage au travers des réserves naturelles sur l'ensemble du territoire. Le parc de Bardia est connu pour ses tigres que les visiteurs peuvent apparemment facilement observer. Les pancartes sur le bord de la route qui traverse le parc présentent les différents animaux sauvages qui le peuplent (tigres, rhinocéros entre autres) et me dissuadent de planter ma tente en bordure de route comme j'en ai pris l'habitude. La ligne d'asphalte est bordée de chaque côté d'une dense forêt. A mon passage, des groupes de cervidés se sauvent dans les profondeurs. Un matin, alors que je déguste mon petit-déjeuner dans la brume matinale à côté de ma tente, un sanglier tombe nez à nez avec mon campement dans sa promenade matinale. Heureusement, il s'enfuit dans la forêt plutôt que de charger dans ma direction. Sage décision Pumba.
A partir de la ville de Butwal, je laisse le Terraï derrière moi pour me diriger vers les hauteurs de l'Himalaya. La route est étroite et l'asphalte souvent manquant. Le trafic incessant des camions et des bus soulève d'énormes nuages de poussières, qui viennent s'ajouter aux vapeurs nauséabondes sortant des pots d'échappement. Hormis cela, la route serpente dans un défilé de montagnes verdoyantes qui ravit mon regard.
Au petit matin, ma tente à peine emballée et mon vélo à peine enfourché, j'entends qu'on crie dans ma direction depuis l'autre côté de la route. Quel n'est pas mon bonheur lorsque j'aperçois deux bicyclettes et les signes de bras de deux cyclos. Camille et Xavier ont quitté la France à peu près en même temps que moi pour se lancer dans un voyage de trois ans à vélo autour du monde. Nous roulons ensemble jusque Pokhara, grande ville touristique du pays. J'apprécie ces deux jours à rouler avec eux, d'autant que mes dernières rencontres avec des cyclo-voyageurs remontent à longtemps. Alors que la nuit s’apprête à tomber, nous demandons la permission de planter nos tentes sous le porche d'un bâtiment communal. La permission nous est accordée avec entrain et nous montons les tentes sous les regards curieux des enfants du village. En France, Xavier travaillait comme mécanicien vélo dans un atelier. C'est l'occasion pour moi de réviser mon vélo et de prendre un petit cours de mécanique. Ma monture m'a été jusque là des plus fidèles, mais, ayant largement dépassé les 10 000 kilomètres, elle risque de montrer quelques signes de faiblesse dans les mois à venir. Ce petit cours de mécanique tombe à pique. La famille vivant à côté de notre campement nous invite à dîner. Nous sommes reçus comme des rois par ces gens qui ne possèdent presque rien. Ragendra, un ami de la famille, nous invite à boire le thé le lendemain matin dans son village, quelques kilomètres plus loin. En discutant avec lui, nous comprenons combien il est important pour eux de réserver le meilleur des accueils aux visiteurs. Pour lui, l'invité est assimilé au Dieu, ce qui fait qu'on doit le recevoir avec ferveur. Bon point pour nous.
Nous reprenons notre route vers Pokhara, où nous arrivons en fin de journée. Elle est la seconde ville du Népal, et le grand centre touristique du pays. C'est de là que partent la plupart des treks qui attirent aux Népal de nombreux touristes.
Après quelques jours de repos, j'abandonne mon vélo au profit de mon sac à dos et part à l'assaut du camp de base de l'Annapurna, un trek de sept jours. L'itinéraire est très (trop) fréquenté et chemine à travers les cultures en terrasse aménagées à flanc de montagne. De nombreux lodges sont installés le long du chemin ce qui m'évite de devoir porter tente et matériel. C'est appréciable, même si cela enlève beaucoup au côté nature et sauvage de l'aventure. Après cinq jours de marche et des milliers de marches dans les jambes j'arrive au camp de base à 4100 mètres d'altitude. Pas un seul nuage ne vient gâcher le spectacle grandiose qu'offre la chaîne de l'Annapurna. Je reste plusieurs heures à contempler la grandeur infinie de ces sommets, sublimée par la lumière du soleil couchant.
De nombreux montagnards chevronnés se sont brûlés les ailes sur les pentes abruptes de l'Annapurna. C'est l'expédition française menée par Maurice Herzog et Louis Lachenal qui fut la première à gravir l'Annapurna I (sommet principal, 8091 mètres) en 1950. Aujourd'hui, il reste le sommet de plus de 8000 mètres le moins souvent gravit mais aussi le plus dangereux, avec un taux de mortalité de 32%.
Je redescends à bon rythme ces interminables successions de marches, au grand dam de mes genoux. De retour à Pokhara je prends quelques jours de repos et retrouve Esteban, cyclo Suisse rencontré en Croatie puis à Istanbul, il y a plusieurs mois. Il termine également un trek et nous profitons ensemble de l'éventail incroyable de cafés, restaurants et bars qu'offre la ville. Je quitte finalement Pokhara en direction de Katmandou. Mes genoux restent quelque peu douloureux, et je peine dans les longues montées. L'axe Pokhara-Katmandou est très fréquenté par les bus et camions, ce qui ne rend pas le voyage des plus agréables. Une cinquantaine de kilomètres avant de Katmandou, je bifurque vers le nord et les profondeurs de l'Himalaya. Avec Esteban, nous avions prévu de nous retrouver sur la route et d'explorer ensemble le Langtang, région au nord de la capitale népalaise. Arrivé dans le village de Bidur, je reçois un message de sa part. Il m'avertit que pour visiter la région, il nous faut des permis que nous pouvons uniquement obtenir à Katmandou.
Je reprends la direction de la capitale, résigné. A vol d'oiseau elle n'est qu'à une trentaine de kilomètres. C'est pourtant au terme d'une véritable épopée de quatre-vingt kilomètres que je rejoindrai la capitale. Une interminable ascension de col sur une route alternant poussière et boue freine mon avancée. Alors qu'épuisé, la nuit tombe, je demande à deux hommes s'ils connaissent un endroit où je puisse planter ma tente. Il ne leur faut pas longtemps pour se décider à m'emmener chez eux. Une fois encore l'hospitalité népalaise opère. Je monte ma tente sur le toit plat de la maison. La communication n'est pas simple, le niveau d'anglais de mes hôtes étant plutôt mauvais. Je n'en suis pas moins reçu comme un roi. On me prépare un savoureux dhal bhat, plat national népalais, constitué de riz, lentilles, et curry de légumes. Je regarde la télévision népalaise en compagnie de toute la famille avant d'aller coucher sur le toit qu'on m'a offert..
C'est passablement fatigué que j'entre le lendemain après-midi dans le smug de Katmandou, où je rejoins Esteban dans une auberge de jeunesse. Pendant la saison sèche, la ville est un véritable enfer de poussière. Les habitants sont d'ailleurs nombreux à porter des masques filtrant les particules.
Nos plans changent. Nous décidons de mettre le cap sur le sud-est du pays, après deux jours à traîner dans la capitale. Nous faisons une première étape à Bhaktapur, ville ayant exercé une influence importante au cours de l'histoire du pays et ayant conservé bon nombre de ses édifices historiques. Nous déambulons avec délectation dans les ruelles, admirant les nombreux monuments religieux et observant le fourmillement de vie qui s'y opère.
Le lendemain nous reprenons notre route vers le sud. Nous quittons l'effervescence des grandes villes et retrouvons la sérénité des campagnes qui nous est chère. Là encore, notre avancée est largement freinée par d'interminables montées. Après quatre jours, nous rejoignons finalement le Terraï, ses plaines et son climat torride. Nous avançons à bon rythme mais sans grand plaisir sur cette route rectiligne qui nous emmène vers l'est. Un soir, nous installons notre campement en bord de rivière. Une fois la tente montée, nous découvrons un crâne humain, à quelques mètres seulement. Ambiance. A cela s'ajoutent au loin les cris démoniaques des chacals alors que le soleil se couche. Un tel environnement nous aurait certainement contrarié en Europe. Cependant, après presque dix mois passés sur la route, les circonstances nous font sourire et nous n'avons aucun mal à nous endormir. Au petit matin, le petit-déjeuner englouti et la tente repliée, un groupe de trois népalais vient à notre rencontre. Ils sont surpris lorsqu'on leur dit avoir passé la nuit ici. D'après-eux, les lieux sont hantés par les fantômes. Ils nous montrent au loin un tas de cendres. Les bords de la rivière servent de lieu de crémation des corps des défunts. Nous reprenons la route, amusés de notre peccadille.
Le soir, nous arrivons à la réserve de Koshi Tappu, qui était l'objectif de notre virée vers l'est. Esteban est un passionné d'ornithologie, et ce parc national est un lieu tout désigné pour observer les oiseaux. Nous trouvons un hébergement chez l'habitant à l'entrée de la réserve. Alors que la nuit est tombée depuis déjà quelques heures, le village est soudainement pris d'une grande agitation. Des cris s'élèvent et des lumières s'agitent de toute part. Un éléphant sauvage vient hanter les lieux. On le voit débouler au loin entre les maisons, piétinant les cultures, suivi d'un tracteur conduit par des militaires qui tachent de le faire fuir dans une autre direction. Quelle animation! Nous apprendrons par la suite que cet éléphant a chargé et tué trois personnes quelques jours plus tôt, et qu'il n'en est pas à son coup d'essai. En rut, l'animal devient violent et très dangereux pour les populations locales.
C'est avec la plus grande prudence que nous partons observer les oiseaux le lendemain avec Lokendra, notre guide. La réserve abrite des centaines d'espèces différentes d'oiseaux, des buffles sauvages, et quelques éléphants fous. Nous croisons la route de l'agitateur de la veille et déguerpissons au plus vite. Le lendemain, nous allons explorer le nord de la réserve à vélo, délestés de nos sacoches. Nous décidons finalement de prendre un bus pour rentrer à Katmandou. Ce trajet s’avérera des plus inconfortables: il nous faudra pas loin de 20 heures pour effectuer les 400 kilomètres qui nous séparent de la capitale.
Une fois encore une frontière me barre la route. Mon plan initial était de retourner en Inde, et de me rendre en Birmanie. La situation actuelle dans ce pays m'empêche de m'y rendre par voie terrestre. Sa frontière terrestre avec l'Inde est infranchissable sans les services d'une agence et d'un guide, ce que je n'envisage pas une seconde. La voie des airs se présente une fois encore à moi. J'ai donc réservé un vol pour la Malaisie, d'où je pense remonter vers la Thaïlande, le Cambodge et le Laos.
Pendant une semaine, je flâne dans les rues de Katmandou, me reposant et me préparant au changement culturel brutal qui m'attend en Malaisie. En vérité, je ne sais pas trop à quoi m'attendre.
Comme je l'ai dit plus tôt, Katmandou est une ville envahie par la poussière. Le séisme de 2015 et des travaux de voiries trop souvent laissés à l'abandon en sont la cause. La situation géographique de la capitale, coincée dans une vallée fermée, n'arrange pas les choses. La ville n'en a pas moins un charme certain. Pendant ces quelques jours, je visite quelques temples bouddhistes, dont le temple des singes où les primates font la loi. Le quartier de Thamel, le quartier touristique où se concentrent tous les hôtels et restaurants n'a pas grand chose d’authentique. Boutiques de souvenirs et d'équipements de montagne (vendant en grande majorité du North Fake à prix défiant toute concurrence) se partagent l'espace.
En déambulant dans les rues, on se fait alpaguer, par des vendeurs essayant de refourguer leurs babioles en tous genres. Au détour d'une rue, un groupe d'adolescents maigrichons sortent leur nez de leurs pochons de colle pour essayer de vous refourguer tout un panel de substances psychotropes. C'est à peu près tout ce qu'il reste de la ruée vers les paradis artificiels de la fin des années soixante, dont Katmandou était la destination finale, parfois sans retour.

Elle est pas belle la vie de buffle ?

En entrant au Népal par sa frontière la plus à l'ouest avec l'Inde, je traverse de longues portions de forêt tropicale. L'occasion pour moi de renouer avec les bivouacs sauvages, qui m'avaient tant manqué les dernières semaines en Inde.

Depuis Pokhara, je me lance dans le trek du camp de base de l'Annapurna. Ici, le sommet sud de l'Annapurna, vu depuis Poonhill, alors que le soleil se couche.

En arrivant au camp de base de l'Annapurn, après cinq jours de marche et de très nombreuses marches.

L'Annapurna I, ses 8091 mètres d'altitude et ses vertigineuses parois de roche et de glace. C'est une équipe française qui, en 1950, fut la première à gravir son sommet. Maurice Herzog et Louis Lachenal n'y laissèrent que quelques phalanges et orteils. Aujourd'hui, il reste l'un des sommet de plus de 8000 mètres auquel les alpinistes se frottent le moins, et pour cause : un tiers des montagnards qui s'y frottent n'en reviennent pas...

En face de l'Annapurna, le Machapucharre et ses 6993 mètres n'en sont pas moins impressionnants. Son sommet étant considéré comme sacré par les Hindous, il n'a jamais été foulé par aucun alpiniste.

Alors que nous déambulons dans la banlieue de Pokhara, nous observons un regroupement de femmes dans le jardin d'une maison. Elles nous invitent à partager un repas. Elles préparent des sels rotis, sortes de beignets, pour le mariage du fils de famille qui doit avoir lieu quelques jours plus tard.

Épuisé, faisant face à un terrible col pour rejoindre Katmandou, je suis invité à passer la nuit chez cette famille. Je partage avec eux un succulent dhalbat, repas classique népalais, constitué de riz, soupe de lentilles et curry de légumes.

A Katmandou je retrouve Esteban, copain suisse rencontré en Croatie il y a quelques mois. Nous prenons la route ensemble vers le sud-est du pays. Notre première étape nous mène dans la magnifique ville de Bhaktapur (photo), à quelques kilomètres seulement de la capitale.

De magnifiques sculptures sur bois ornent les différents monuments de cette ville-musée.

A Bhaktapur, nous découvrons également une fantastique et intense vie locale.

Alors que nous roulons vers le sud sud des routes poussiéreuses, quelle n'est pas notre surprise en trouvant une fromagerie française, perdue au milieu des montagnes. Nous craquons devant un succulent camembert, que nous engloutirons au bivouac le soir-même.

Un soir nous plantons la tente près d"une rivière. Quelques minutes plus tard nous découvrons cette funeste compagnie à quelques mètres du campement.

Notre virée à l'est s'arrête à la réserve de Koshi Tappu, où nous observons la faune sauvage pendant deux jours. Ici, Esteban et Lokendra, notre guide.

Réserve de Koshi Tappu.

Swayambunath, aussi surnommé le "temple des singes", important site bouddhiste à Katmandou.

Monkey temple.

Vendeur de spiritueux, Katmandou.

Marchand de poisson dans les rues poussiéreuses et animées de Katmandou.

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