VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT
- 8 nov. 2017
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En arrivant à Srinagar, je laisse derrière moi les hautes altitudes. Je m'y accorde quelques jours de repos, goûte avec plaisir à la cuisine cachemirie et sirote des cappuccinos à longueur de journée. Quand le bonheur de l'inactivité reposante laisse place à l'ennui, l'impatience me gagne. J'attends Elias, copain espagnol censé me rejoindre à Srinagar dont je suis sans nouvelles. Je boue d'impatience d'en découdre avec ce pays et d'affronter le cœur du sujet : l'Inde hindoue et tous les fantasmes qu'elle nourrit en moi. Grande ville bruyante, capitale non-officielle du Cachemire, Srinagar n'est pas d'un grand intérêt à mes yeux. L'appel de la route grandit en moi. Je reçois finalement un message d'Elias. Il est resté bloqué par une tempête de neige à Sonamarg, où je suis passé quelques jours plus tôt. Il ne sera pas à temps à Srinagar et ses plans pour la suite ont changé. Tant pis, je file. L'hiver approche, il est temps de quitter la haute altitude pour gagner des latitudes plus basses. La frontière népalaise la plus proche est à un bon millier de kilomètres. En avant toute. Cap sur le Népal. Dans mon esprit, ce petit point sur la carte sera la lumière au bout du tunnel, je reprends mon voyage au bout de la nuit. Tachons tout de même d'apprécier quelques bribes de la nuit indienne et de saisir quelque sens dans le chaos hindou.
Je quitte Srinagar de bon matin, dans une cacophonie de klaxons et de poussière, les boules Quies enfoncées dans les oreilles.
Je pensais les difficultés derrière moi. Je me rends vite compte que l'Himalaya ne s'arrête pas à la frontière du Cachemire et que je vais avoir le droit à un peu de rab dans mon assiette. Des dénivelés conséquents continuent de freiner mon avancée et la chaleur se mêle à la fête. Je pédale sur des routes parfois cahoteuses, au bord de précipices et bordées d'une végétation luxuriante. Des colonies de singes me narguent. Je les observe avec amusement. Ils s'installent souvent près des échoppes et attendent l'instant inattention du vendeur qui leur permettra d'aller chiper de quoi grignoter. Etant considérés comme des être sacrés par l'Hindouisme, pas question pour ces vendeurs de s'attaquer à ces singes qui viennent chaparder sur leurs étals. De même pour les vaches, qui circulent librement dans les villes, mangeant bien souvent dans les poubelles et éparpillant ça et là les détritus sur la voie publique, sans que personne ne s'en alarme. L'Inde est sale et poussiéreuse. Les Indiens jettent leurs déchets où bon leur semble. La voie publique est une grande poubelle à ciel ouvert, avec toutes les odeurs que cela engendre. La sueur de mon visage collecte toute la poussière. A la fin de la journée, mon visage rivalise avec ceux des mineurs de Germinal. Personne ne semble se formaliser de cette saleté ambiante, chacun allant de son petit effort pour l'entretenir. Dans certaines villes que je traverse, les déchets brûlent d'en d'immenses déchetteries à ciel ouvert que côtoient écoles, bâtiments publics, habitations, commerces...
Un soir, alors que le soleil n'est plus très loin de se coucher, je décide de m'arrêter camper près d'une rivière. J'en profite pour y faire ma toilette. Un policier m'attend à la sortie de ma salle de bain improvisée. M'expliquant que je ne peux rester dormir là, l'endroit étant soi-disant fréquenté par les serpents et les ivrognes, il m'invite à le suivre et me promet un endroit au calme où passer ma nuit. Je le suis, n'ayant pas vraiment le choix. Il s'appelle Gul et nous discutons un moment. L'endroit qu'il me propose est en fait un poste de contrôle au bord de la route. Ma nuit promet d'être un peu bruyante. Par curiosité il passe en revue tout mon matériel. N'allez pas me demander pourquoi, ses yeux luisent à la vue de mes écouteurs et j'ai un peu de mal à les récupérer. Vers 22 heures j'arrive finalement à faire comprendre à Gul et ses collègues que j'aimerais dormir. IL s'éloignent et me laissent tranquille pour un temps. Une demi heure plus tard, alors que je m'assoupis deux policiers s'installent à deux mètres de moi et conversent de vive voix sans se soucier de mon sommeil. Je ne semble pas exister à leurs yeux. La conversation durera presque toute la nuit. Clou du spectacle, l'un d'eux me tape sur l'épaule à quatre heures du matin, me sortant d'un sommeil si durement conquis. "Hey mister, are you okay ? Do you sleep well ?" (Hey monsieur ça va ? Vous dormez bien ?). Dans l'instant je ne suis pas loin de me lever et de lui foutre mon poing dans la gueule. Mauvaise idée. Je me contente d'un sobre et cordial "I'm sleeping. Go fuck yourself". Je n'arrive pas vraiment à retrouver le sommeil. Je les quitte de bonne heure et reprend ma route. Quelques jours plus tard je me rends compte que mes écouteurs ont disparu. Je les hais. Bien réfléchi, mieux vaut la compagnie des reptiles et des pochards que celle des cognes. Le chant anarchiste "mort aux vaches mort aux condés" me vient à l'esprit. Je voudrais écouter à plein volume la version du groupe de punk Parabellum (Cayenne). Je n'ai plus d'écouteurs. Merde.
Au terme d'une ascension épique sous le cagnard, je gagne le village de McLeod Ganj, sur les hauteurs de Dharamsala. C'est la ville d'accueil du 14ème Dalaï-Lama. Face à l'intervention armée de la Chine au Tibet, ce dernier s'est vu offrir par l'Inde la ville de Dharamsala comme terre d'exil. Il y réside depuis 1959 et y a fondé le gouvernement tibétain en exil. De nombreux réfugiés tibétains ont suivi et la ville a des airs de petite Llhassa. De nombreux monastères, temples et roues à prières parsèment la ville. Je m'octrois deux jours de repos dans cette ville agréable, certes très touristique. Je trouve une agréable auberge de jeunesse où je rencontre un grand nombre de voyageurs étrangers et indiens. Un soir nous célébrons Divali, la fête des lumières indienne. Très populaire, elle est l'occasion pour les Indiens de faire encore un peu plus de bruit que d'habitude : toute la nuit, pétards, fusées et artifices en tous genres éclairent la nuit et supplantent la cacophonie habituelle des klaxons. Occupés à boire des bières et fumer des pétards, nous apprenons que le Dalaï-Lama a fait une apparition dans la ville ce soir là. Tant pis, on ne peut pas être au four et au moulin. N'allez pas vous imaginer que je me suis enjaillé toute la nuit. L'esprit embrouillé par toute cette herbe fumée, je me traîne difficilement jusque à mon lit à 23 heures. Le lit semble se mouvoir dans l'obscurité de la chambre tel un navire en perdition sur des flots agités. Je me fais trop vieux pour de telles folies.
En quittant Dharamsala, je quitte l'Himalaya pour rejoindre la plaine indienne et la forte densité de population qui va avec. Deux ou trois fois, ma traversée matinale de villages est accompagnée d'un drôle de boucan venu du ciel. Je lève la tête et suis stupéfait à la vue de colonies d'immenses chauves-souris s'agitant avant de se coucher, la tête en bas, accrochées sur les plus hautes branches d'immenses eucalyptus. Jamais je n'aurais imaginé l'existence de tels êtres. Certaines doivent atteindre un bon mètre d'envergure !
Ma route croise celle du Corbusier. Chandigarh est une "ville nouvelle". Après la partition de l'Inde en 1947, le Pendjab est divisé entre le Pakistan et l'Inde. Lahore, alors capitale de la région se retrouve au Pakistan. La partie indienne du Pendjab nécessite alors une nouvelle capitale. On construit une ville de toutes pièces et l'Inde fait appel au Corbusier pour dessiner cette nouvelle capitale. Chandigarh est la seule ville en Inde où il est possible de rouler en vélo à peu près sereinement. J'y ai même trouvé des pistes cyclables, certes pas toujours très bien pensées, mais leur existence est quand même notable pour le pays. La ville est quadrillée par de longues et larges avenues vertes, ce qui évite le chaos habituel de la circulation. J'y visite le Rock garden, un jardin stupéfiant, créé de manière autonome par Nek Chand Saini, un artiste local autodidacte. Pendant plus de cinquante ans, ce dernier éparpille ses sculptures dans cet espace, d'abord clandestinement. Des milliers d’œuvres, souvent créées à partir de déchets recyclés, donnent un aspect surréaliste au jardin.
Depuis Chandigarh, je prend la direction d'Haridwar, à l'est. Entre ces deux grandes villes, d'autres villes, séparées par des villages... Bref, la région est assez densément peuplée. C'est compliqué de trouver un endroit au calme pour planter ma tente et je dois me rabattre sur les hôtels que je trouve sur mon chemin. Il fait chaud mais la route est tout à fait plate, ce qui me permet d'avancer à bon rythme. Haridwar est l'une des sept villes sacrées de l'Hindouisme. Elle est traversée par le Gange et est un lieu important de pèlerinage. L'arrivée à vélo y est corsée. Rickchaw, piétons, animaux, motos, voitures et camions se croisent dans un chaos incroyable. Il est tout à fait incompréhensible que ce manque absolu de règles de circulation n'engendre pas plus de catastrophes. C'en est fascinant. Le soir j'assiste à l'Arti, rituel célébrant le Gange. Des dizaines de milliers d'Hindous de tout le pays s'agglutinent chaque soir au bord du fleuve à la tombée de la nuit. Chacun y va de son offrande au Gange, souvent matérialisée sous la forme d'une corbeille de fleurs vite emportée par les flots. Je me retrouve au milieu de tous ces pèlerins dans une surenchère de ferveur religieuse. On chante, on lève les bras au ciel, on se bouscule, et, bien entendu, on prend des selfies avec le blanc de service. La grande majorité des personnes ne lâche pas leur téléphone et filment la cérémonie qu'ils envoient en direct à leurs proches de l'autre côté du pays. Une fois tout cela terminé, cette foule immense se presse de s'en aller dans un mouvement tourmenté. On se bouscule, on se piétine, le spectacle est fini.
Le lendemain je reprends ma route. Je n'ai plus qu'une idée en tête : le Népal. Trois jours me séparent de la frontière. L'Inde et les Indiens me fatiguent. Je ne veux plus en entendre parler. Je trace ma route aussi vite que je peux vers la sortie. Pendant ces deux mois passés en Inde, il m'a été très compliqué de nouer des contacts avec les Indiens. Roulant sur mon vélo, je fais le bilan et n'arrive pas à me rappeler d'une rencontre ou d'un échange réellement intéressant, non-superficiel. Plusieurs fois par jour, des Indiens à moto, à vélo ou en voiture, s'arrêtent à ma hauteur, tournent la tête dans ma direction et exigent un selfie. Après presque deux mois passés en Inde, ce mot me rebute. La plupart du temps il n'est même pas accompagné d'un bonjour ou de quoique ce soi. Je l'acceptais les premières semaines, estimant que cela pouvait être le prélude à de belles rencontres. Cela n'a jamais été le cas. Que peut-on attendre de quelqu'un qui commence une conversation avec un inconnu aussi minablement ? A présent, je leur refuse le droit de se prendre en photo avec moi. Ils s'en vont, souvent vexés et fâchés. J'en ai cure, je n'attends plus rien des Indiens.
Fiat lux et facta est lux. Et la lumière fut. Plongé dans la nuit indienne, je ne l'attendais plus. Le jour déclinait, et j'appuyais un peu plus fort sur les pédales dans l'espoir d'arriver dans la ville suivante avant la nuit. Un motard ralentit à mon niveau. Pas le temps pour les selfies, je ne tourne même pas la tête. Il commence à me parler dans un anglais médiocre et me pause des questions. Je finis par comprendre qu'il m'invite à dormir dans son village. Oh miracle ! Je le suis jusqu'à chez lui. Gopal travaille comme secrétaire dans un lycée et vit dans un village rural où l'on élève quelques bêtes et cultive la canne à sucre. Il me présente à toute sa famille et m'installe dans une chambre confortable. Je n'en reviens pas. Ce coup du destin vient chambouler l'amer constat que j'avais établi sur le pays. Tous les jeunes du village viennent à ma rencontre et l'on m'emmène dans une visite des lieux. On m'offre un bâton de canne à sucre dans lequel j'ai quelques difficultés à croquer. Le jus sucré de la canne coule entre mes dents. Hemant, un jeune du village, parle un très bon anglais et on sympathise vite. Passionné de littérature, il me donne un bref aperçu de la littérature indienne. Le soir, je mange avec Gopal et sa famille. Je me régale et me remplis la panse comme jamais puis m'endors d'un sommeil paisible et serein. Au petit matin, je retrouve Hemant qui m'invite chez lui pour le thé et me présente à sa famille. Il m'offre le chaï et des bouquins de ses auteurs indiens préférés. Lui et sa famille vivent dans une maison des plus sommaires, et pourtant je suis reçu comme un dieu. Je suis sans mots face à leur gentillesse, presque honteux d'avoir pensé tant de mal des Indiens. Je retrouve Gopal pour le petit-déjeuner et quitte le village avec beaucoup d'émotion. J'y ai passé l'un des plus beaux moments de mon voyage. Ces gens m'ont invité et accueilli d'une incroyable manière, et sans même s'en douter, ils ont sauvé l'image de leur pays dans l'esprit d'un occidental. Cet événement résume à lui seul la genèse du voyage à vélo. Le voyageur à bicyclette n'est jamais à l'abri d'un tel rebondissement et il m'est impossible d'imaginer de quoi seront les prochaines minutes lorsque je suis sur la route. Je quitte l'Inde quelques jours plus tard, avec cet incroyable souvenir qui, avec le temps, prendra le dessus sur l'image que j'avais globalement retenue du pays. Merci Gopal, merci Hemant. Vous êtes les héros anonymes de votre nation.

A Dharamsala, ville d'exil du 14ème Dalaï-Lama, les boudhistes font tourner les interminables successions de roues à prières.

Dharamsala. En Inde, les vaches font partie du paysage. Elles sont les reines de ce pays..

Transhumance. Les éleveurs descendent des hautes montagnes avec leurs troupeaux, fuyant l'hiver, et ajoutant un peu plus de chaos sur les routes.

Alors que je campe, ces deux chiots laissés à eux même me tiennent compagnie. Je lis dans leurs yeux toute la détresse canine du pays. En Inde on se prosterne devant singes et vaches mais l'on n'a cure des chiens. Ces derniers, nombreux dans les rues, sont souvent dans de bien mauvais états.

Rock garden, Chandigarh.

Le smartphone, nouvelle divinité des Indiens. A Haridwar, chacun filme la cérémonie religieuse afin de l'envoyer en direct à ses proches à l'autre bout du pays.

Haridwar est l'une des sept villes sacrées de l'Hindouisme. Les pèlerins venus de tout le pays y sont nombreux.

L'oncle de Gopal, qui m'accueille chez lui.

Gopal, au centre, m'invite chez lui et me présente sa large famille.

Hemant, à gauche, et sa famille.

Les singes sont très présents en Inde. Ils me narguent sur le bord des routes.

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