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OUZBEKISTAN

  • 16 juil. 2017
  • 11 min de lecture

Vu du ciel, ces étendues planes et désertiques m'effraient. Elles me promettent de longues et monotones heures d'effort sur mon vélo. Le vol TK368 de la Turkish Airlines entame sa descente sur Tachkent, capitale de l'Ouzbekistan. J'y atterris après de longues heures de vol, entrecoupées d'une escale de six heures à Istanbul. L'organisation internationale du transport aérien m'a fait rebroussé chemin sur la moitié de mon voyage. J'ai à nouveau pu goûter à la folie urbaine d'Istanbul, depuis le ciel, cette fois-ci et me rappeler cette interminable journée d'entrée dans la ville d'il y a maintenant deux mois. Je suis à présent bien décidé à reprendre la route sur mon vélo. Au fond de moi, j'ai tout de même un sentiment d'échec d'avoir troqué la voie de la terre contre la voie des airs le temps d'une étape. Les visages ont subitement changé. Les yeux qui m'observent avec insistance à la sortie de l'aéroport sont bien trop subitement bridés, comme pour me rappeler ma tricherie des airs. Je suis soulagé de voir arriver le carton dans lequel j'avais rangé mon vélo. Il m'a suivi jusque là sans trop de dégâts. Il ne me reste plus qu'à le remonter et reprendre ma route.


Dans la capitale, je me bats pour pouvoir retirer des dollars américains que je pourrais ensuite changer en soums ouzbeks, la monnaie locale. Sans succès. Je fais la tournée des hôtels de luxe pour trouver un distributeur délivrant les précieux dollars mais tous sont vides où n'acceptent pas ma Mastercard. Les garçons d'hôtels doivent voir un paquet de barbus crasseux dans mon genre défiler dans leurs halls de réception luxueux. Ils ne semblent pas s'en formaliser et m'accueillent poliment. A deux pas de mon auberge de jeunesse, je parviens à échanger mes derniers euros chez le boucher du coin. A voir son expertise dans le comptage de billets, il doit manier plus de biftons que de biftecks. Brasser de la monnaie ouzbek, c'est un peu comme gagner une partie de Monopoly. Officiellement, un dollar équivaut à environ quatre mille soums. Pourtant, sur le marché noir, comme l'appellent les Ouzbeks, un dollar s'échange contre plus de huit mille soums. Le gouvernement ouzbek maintient un taux très bas afin de masquer une très forte inflation. Le plus haut billet est un billet de mille soums. La plupart du temps on me donne des coupures de cinq cent. Je me retrouve donc avec des liasses de biftons pas possible que je suis bien incapable de ranger dans les poches de mon short sur le retour de chez le boucher.

Je visite brièvement Tachkent sans m'en éprendre. Dans le centre, de grandes avenues vides quadrillent un espace principalement occupé par d'imposants bâtiments d'état et des hôtels de luxe probablement aux trois quart vides. Partout, des policiers veillent au grain et ne peuvent masquer leur ennui face à la faible fréquentation de l'espace urbain. Cette ville s'oppose parfaitement à la frénésie urbaine que j'ai connu à Téhéran. J'apprécie le confort du métro, vestige de l'ère soviétique, dans lequel je n'ai pas à lutter pour trouver une place assise étant donné sa faible fréquentation. A l'entrée, je suis systématiquement contrôlé par un cordon policier qui vérifie mon passeport et la validité de mon visa.


Je quitte mon auberge sur le coup de midi et enfourche mon vélo après cette longue pause. Il ne faut pas longtemps pour que la sueur ruisselle sur tout mon corps. Il fait chaud. Trop chaud. J'aurais dû partir plus tôt. Au bout d'une heure je suis tout poisseux d'un mélange de sueur et de crème solaire. Je me métamorphoserais en limace que mon ressenti n'en serait pas différent. Vingt cinq kilomètres plus loin, je m'arrête, ne pouvant continuer sous cette chaleur étouffante. Cette lutte contre la chaleur sera le fil conducteur de mon passage en Ouzbékistan en plein mois de juillet. Quotidiennement, le thermomètre dépasse les quarante degrés, se rapprochant dangereusement certains jours des cinquante. Pas facile, dans ces conditions, d'avancer. Alors que je me suis arrêté à l'ombre d'un arbre en périphérie de Tachkent, je suis abordé par Sardor, un jeune Ouzbek qui m'invite à déguster une pastèque. Les tranches de pastèques et les siestes d'après-midi seront mes armes dans cette lutte à la survie dans cet environnement étouffant. Depuis la capitale, j'ai pris la direction de Samarcande, à l'ouest. Pour la première fois de mon périple, je roule vers l'ouest afin de rattraper la frontière sud avec le Tadjikistan.

Entre Tachkent et Samarcande, je suis une vallée agricole dans laquelle un entrelacs de canaux d'irrigation abreuve des champs de coton. L'Ouzbékistan est actuellement le cinquième producteur mondial de coton. Sous l'ère soviétique, les Russes avaient décidé de faire de ce pays désertique le premier producteur mondial de coton. Tant pi si la culture du coton nécessite d'importantes ressources hydriques, tant pis pour les conséquences. Tous les moyens étaient bons pour parvenir à leurs fins. Dans la seconde partie du XXème siècle, les Soviétiques ont tellement irrigué et détourné les eaux du Syr-Daria et du Amou-Daria, deux principaux fleuves traversant le territoire Ouzbek, qu'ils en ont asséché la mer d'Aral. En 1970, cette dernière avait déjà perdu les 9/10 èmes de sa surface. Aujourd'hui, les villages de pêcheurs jadis prospères sont désertés et les bateaux flottent dans le désert, à cent kilomètres de ce qu'il reste de cette étendue d'eau autrefois grande comme deux fois la Belgique. Aujourd'hui les autorités ouzbeks n'ont pourtant pas cessé leurs efforts pour produire toujours plus de coton, au risque de s'attirer les foudres de la communauté internationale. Face aux critiques, le pays aurait fait des efforts pour mettre fin au travail des enfants dans les champs de coton. Pourtant, un système de travail forcé est toujours d'actualité. La récolte de l'or blanc s'y fait toujours à la main et nécessite une main d'oeuvre colossale de septembre à mi-novembre lorsque la plante arrive à maturité. Pour cela, l'Etat réquisitionne des milliers de "travailleurs volontaires" (étudiants, employés des secteurs publics et privés, médecins, enseignants, soldats) afin de récolter le coton à moindre coût. Le pays a fait l'objet de nombreuses critiques ces dernières années de la part des associations de défense des droits de l'homme pour ces pratiques. Des changements seraient en cours et le gouvernement ouzbek envisagerait de mécaniser la récolte d'ici 2020.

Mes tours de roue dans ces paysages monotones sont ennuyants. La rencontre avec des bergers aux visages poupins sortis de l'enfance trop rapidement me sort de temps en temps de mon ennui. Sur le bord de la route, je peux parfois me rafraîchir en me jetant à l'eau dans les canaux d'irrigation. Ce rafraîchissement est le bienvenu. L'atmosphère est étouffante et lorsque le vent se lève, c'est pour me brûler la peau. Je me lève aussi tôt que possible pour profiter des heures les plus fraîches de la journée, lorsque le mercure ne dépasse pas les quarante degrés...

En trois jours je rejoins Samarcande. J'y entre sous le cagnard, au terme d'une longue étape de 130 kilomètres. Le nom de Samarcande, ô combien poétique, évoque pour moi tant de récits de voyageurs et d'histoires lus ces dernières années alors que je rêvais ce voyage aujourd'hui devenu réalité. Cette ville est une étape mythique sur la route de la Soie. La cité aurait été fondée par les Sogdiens, peuple qui s'y serait sédentarisé au cours du millénaire précédant la naissance du Christ. Dès lors, elle sera l'objet de nombreuses conquêtes et dominations et deviendra l'un des points névralgiques du commerce mondial de part son emplacement privilégié au milieu de la route de la Soie. En 329 avant J. C elle est conquise par Alexandre le Grand (toujours lui). L'Islam en devient la religion après la conquête des armées Omeyyades en 710 (après J. C.). En 1220, ce sont les armées mongoles de Gengis Khan qui rentrent dans la ville pour la soumettre à leur domination. En 1369, c'est au tour de Tamerlan d'en faire la capitale de son empire. En entrant dans la ville, on ne peut que s'éblouir face aux monument grandioses, fruits de ces dominations et influences diverses. C'est un florilège de dômes turquoises, de mosaïques, de portes monumentales, qui invite le cyclo-voyageur que je suis à quitter sa selle pour s'arrêter quelques jours dans cette cité de légende.

Si la ville était sur la route des conquérants des derniers millénaires, elle est aujourd'hui sur le chemin des conquérants vélocipèdes des temps modernes. C'est avec joie que je découvre une profusion de cyclo-voyageurs dans le patio de l'auberge à mon arrivée. Un, deux, trois... huit vélos ! Je n'ai encore jamais vu une telle concentration de cyclistes depuis mon départ. Tous ne rêvent plus que de la Pamir Highway au Tadjikistan, qui n'a jamais été aussi proche. C'est avec plaisir que j'échange avec des cyclistes français, italiens, espagnols. Certains arrivent, certains repartent, mais tous nous nous dirigeons vers le Tadjikistan et ses routes d'altitude espérant y trouver un peu de fraîcheur. C'est aussi avec bonheur que je retrouve Bébert et Mimille, les deux Savoyards que j'avais rencontrés au centre de la Turquie. C'est autour d'un bon repas et de pintes de bières locales que nous fêtons nos retrouvailles. Nous savourons ces moments d'intense plaisir.

Je prends un bus et fais un saut à Boukhara, autre cité mythique de la route de la Soie, à trois cent kilomètres de Samarcande. Là encore, je suis subjugué par la beauté de la ville et de ses bâtiments, joyaux de l'architecture islamique. Sur la place Po-I-Kalon, je ressens le poids de l'histoire et une atmosphère bien particulière. Une mosquée et une madrasa s'y font face, comme dans un duel de magnificence, l'une ne semblant pas vouloir laisser l'autre la dominer dans la splendeur. La place est dominée par un minaret haut de 48 mètres, datant de 1127. Sous les Manguits, il servait de lieu d’exécution pour les criminels. En 1884 fut jeté par-dessus bord le dernier criminel lors d'une ultime exécution. Dans le calme de la place, je ne peux que me figurer le cri du criminel qui devait raisonner dans toute la ville et engendrer une chair de poule chez chaque habitant pris par le sentiment de culpabilité. A Boukhara, il fait encore un petit peu plus chaud qu'ailleurs, et je ne mets pas le nez dehors avant six heure de l'après-midi. Je rentre finalement à Samarcande en taxi avec trois jeunes anglais. Nous faisons la route en écoutant du rock à plein volume. Qu'il est bon d'entendre cette musique et ces enchaînements de guitares et batteries. L'un d'eux m'avoue son faible pour le groupe français La femme, révélation au combien flatteuse pour un groupe de rock français venant d'un anglais. De retour à Samarcande, je retrouve mon auberge, véritable maison d'accueil pour cyclistes, et me prépare à reprendre ma route.

Je passe une dernière soirée avec Bébert et Mimille, ainsi qu'avec Julien, un autre cycliste français vivant à Strasbourg. Quelques jours plus tard, j'apprendrai que Bébert met fin à son voyage et que Mimille continue tout seul. Ca me fait un pincement au coeur pour Bébert, mais la fatigue et la chaleur étaient trop lourdes à supporter pour lui ces dernières semaines. Son parcours est déjà admirable et je suis sûr que nous partagerons encore beaucoup de choses ensemble en France. Quasiment cinq cent kilomètres me séparent de Dushanbe, la capitale du Tadjikistan. J'espère y arriver en cinq jours. A la sortie de Samarcande, un premier col se jette sous mes roues. La montée sous un soleil de plomb est difficile. J'accuse le coup. J'avale des litres et des litres d'eau sans pouvoir combler ma soif. Je sens les bières de la veille, bues avec mes compères (encore eux, je savais qu'il fallait commencer à me méfier). Tant bien que mal, j'atteins le sommet et entame une longue descente sur une route cahoteuse pour arriver à Shahrisabz, ville natale de Tamerlan (1370-1405 après J-C), empereur turco-mongol ayant conquéri une grande partie de l'Asie et mort à Samarcande.

La ville semble être une destination prisée des Ouzbeks en vacance. Devant chaque restaurant, une sono disproportionnée crache les derniers tubes ouzbeks et russes les plus kitchs afin d'attirer le chaland. Moi, je me sauve, et vais voir ailleurs. Ici, comme dans les autres villes touristiques d'Ouzbékistan, les autorités ont poussé l'aménagement et la mise en valeur des attractions touristiques à leur extrême. En conséquence, il est difficile de ressentir l'atmosphère et le charme initiaux des lieux. Le mausolée décrépi semble mal à l'aise au milieu de ce parc aux allées rectilignes et aux pelouses trop propres que les enfants n'osent même pas fouler.

Je reprends ma route le lendemain vers le sud-est du pays. Certaines portions sont désertiques et je suis bien heureux lorsque j'aperçois au loin un salvateur arbre à l'ombre duquel me reposer. De midi à dix-sept heure, la chaleur m'empêche d'avancer. Je me repose et profite parfois des victuailles que l'on m'apporte. Sur le bord des routes, les locaux se raffraîchissent dans le réseau d'irrigation. Je ne me fais pas prier pour en profiter, bien que sceptique sur la qualité de l'eau. Une fois passée la ville de Guzar, la route se fait plus sinueuse et serpente dans de modestes montagnes, avant-goût de ce qui m'attend de l'autre côté de la frontière. Au détour d'une courbe, je subis souvent l'assault d'une armée d'enfants, à coup de "hello", de sourires poupins et de regards pleins de malice. Lorsque je stoppe ma course à leur côté, ils amorcent alors un replis stratégique de timidité et c'est seulement dans un dernier élan de courage qu'un "what's your name" mal articulé vient nourrir nos échanges. A l'approche de Denov, je m'arrête déguster mon dernier Plov, plat national ouzbek, dans un restaurant de bord de route. Au cours du repas, le serveur me lance un très orienté "Is it delicious ?" auquel je n'ai pas le choix de répondre par l'affirmative. Je m'en souviendrai avec aigreur quelques heures plus tard lorsque qu'une sérieuse diarhée me bloquera une bonne partie de l'après-midi à l'hôtel. Il est temps de quitter le pays qui a eu raison de l'estomac de la plupart des voyageurs que j'ai croisés, les fortes chaleurs n'aidant pas à la conservation des aliments.

Le lendemain je prends la route de Dushanbe. Avant la frontière, voitures et piétons m'arrêtent pour m'offrir nombre de victuailles : raisin, pommes, pain, glaces... Je le prends comme une invitation à revenir au plus vite dans ce pays au régime politique absurde et autoritaire mais aux habitants si accueillants et attentionnés. A la frontière, je subis le contrôle zelé des gardes-frontière. Ils passent en revue l'ensemble de mes sacoches et vérifient mes "registration". Le gouvernement ouzbek impose aux touristes de dormir dans les hôtels et demande les attestations à la sortie du pays. Le régime, paranoïaque, ne veut surtout pas que les étrangers s'enquièrent de l'avis des habitants sur les politiques aux commandes. Dans une ultime démonstration de leur zèle, je poireaute pendant vingt minutes, médusé, le temps que les gardes se mettent d'accord sur le sort de mon vélo. Doit-il passer à l'intérieur, dans le sas de contrôle des bagages, ou à l'extérieur, avec les véhicules ? A cette saison des cyclistes passent cette frontière presque quotidiennement...

J'entre soulagé au Tadjikistan. Immédiatement, c'est la mégalomanie d'un nouveau régime qui me saute aux yeux. Sur le bord de la route, des panneaux mettent en scène la vie trépidante d'Emomali Rahmon, le président à vie local. Décidément, la région est une vraie pépinière à dictature. La plupart des présidents en place dans les pays d'Asie centrale n'ont pas quitté leur "trône" depuis la chute de l'union soviétique, à la suite de laquelle ils ont accédé au pouvoir. Presque tous les kilomètres, je me diverti de ces ridicules montages photo : Rahmon plante un arbre, Rahmon visite une école, Rahmon inaugure un pont, Rahmon fait un salut nazi au milieu des coquelicots... C'est au terme d'une longue étape de 110 kilomètres que j'arrive à Dushanbe, capitale à la taille modeste. Je suis hébergé chez Véro, une expatriée française sur le point de rentrer en France. Une fois passée la porte, je retrouve une grande partie des cyclistes que j'avais rencontrés à Samarcande. Véro accueille tous les cyclistes de passage dans son havre de paix. Au total nous sommes une bonne dizaine ! Je savoure deux jours de plein repos et de bonne compagnie. Espagnol, Français, Allemands, Italiens, Tadjiks et perroquet malicieux. La maison de Véro se transforme en véritable auberge tadjike en cette saison, propice aux escapades dans la chaîne de montagne du Pamir. J'y fais le plein de chaleur humaine avant de me lancer dans cette nouvelle épreuve, à la fois tant attendue et tant redoutée.


" Tachkent "

" Jeune berger ouzbek entre Tachkent et Samarcande. "

" Profusion de dômes à Samarcande. "

" Promenade Ouzbek. "

" Boukhara. Po-I-Kalon complexe. "

" Le fameux minaret de Boukhara d'où étaient jetés les criminels. "

" Citadelle Ark à Boukhara. "

" Piégé par un groupe d'élèves et leur professeure à la recherche d'un cobaye pour tester leur anglais. "

" Splendeur de l'art architectural islamique à Samarcande. "

" Magistrale porte d'entrée du mausolée érigé à la gloire de Tamerlan, à Samarcande. "

" Le Registan, place principale de l'ancienne ville de Samarcande, aux allures de Taj Mahal. "

" Les rencontres sur le bord de la route sont nombreuses, et toujours très amicales. "

" Sur les routes, ont ne rencontre pas que voitures et vélos. "

" Paysages ouzbeks. "

" De bien modestes montagnes en comparaison de ce qui m'attend au Tadjikistan. "

" Boulangers, qui m'offrent le pain avant de passer la frontière. "

" Ici, la tonte des moutons se fait à même le champs et au ciseau. "

" Emomali Rahmon, président à vie tadjik. "

" Armée de cyclistes, prêts à affronter les dénivelés du Pamir. De gauche à droite : Marta et Coco (Espagne), Thomas (Italie), Julien et Marc (France). "


 
 
 

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